Dans les coulisses de la mise en accessibilité du livre « surveillance :// »

16 mars, par Équipe Access42

Suite à la parution du livre « surveillance :// Les libertés au défi du numérique » en octobre 2016, nous avons échangé avec Tristan NITOT, son auteur, Nicolas TAFFIN, de C&F éditions, son éditeur, et Antoine Fauchié, qui a contribué à la réalisation de sa version ePub.

Présentation des interviewés

  • Tristan NITOT est informaticien de formation et passionné de numérique depuis son adolescence. Il a travaillé sur le projet Mozilla pendant 17 ans et publie sur Internet depuis 1996, notamment sur son blog, standblog.org. Il est aujourd’hui l’un des dirigeants de Cozy Cloud, une startup qui fait du logiciel libre pour reprendre le contrôle de ses données personnelles.
  • Nicolas TAFFIN est graphiste, webdesigner et a cofondé C&F Éditions avec Hervé Le Crosnier. Philosophe de formation, il enseigne aujourd’hui à l’Université de Caen dans le cadre du Master 2 « Édition et mémoire des textes ». Il s’intéresse à la typographie, principalement dans le cadre des Rencontres internationales de Lure, dont il s’est occupé pendant une quinzaine d’années.
  • Antoine FAUCHIÉ partage ses activités entre le livre numérique et le web. Actuellement, il s’intéresse plus particulièrement aux influences du web sur les moyens de production et de diffusion du livre : concept de livre web, chaînes de publication utilisant des technologies et méthodes inspirées du web, plateforme de lecture numérique, etc.

Access42 : Pouvez-vous nous rappeler rapidement de quoi traite ce livre et pourquoi il vous tenait à cœur d’aborder ce sujet ?

Tristan NITOT : L’adoption du numérique se fait à marche forcée pour quasiment tout le monde. On passe pour un ringard si on n’a pas de smartphone mais il n’y a quasiment personne pour nous expliquer comment nous en servir, à part 30 secondes dans la boutique de l’opérateur ! Le numérique s’immisce partout dans nos vies et, faute de formation, il est bien difficile de comprendre comment tout cela fonctionne. J’ai voulu expliquer ce qu’il y a derrière l’économie de la data, comment on en génère en permanence, qui la capte, pour quoi faire, etc.

On a aussi l’impression que les nombreux services gratuits qui centralisent nos données comme Google Search, Gmail et Facebook sont anodins : comme ils sont apparemment gratuits, on imagine à tort qu’on n’a rien à y perdre. Mais c’est bien sûr bien plus compliqué que cela. Derrière, il y a une tendance lourde de nombreux gouvernements à vouloir surveiller tous les citoyens ; l’utilisation du numérique leur facilite grandement la vie. Tout cela menace nos démocraties, car quand on est sous surveillance, on se sent obligé de se conformer à une norme sociale.

Il ne s’agissait pas seulement de tirer la sonnette d’alarme avec cet ouvrage, mais aussi d’explorer des solutions : que peuvent faire les utilisateurs de technologie ? Que peuvent inventer les informaticiens pour avoir le meilleur du numérique sans imposer un modèle de surveillance ? Pour moi, il était essentiel de prévenir des dangers, mais aussi de faire des propositions, le tout dans un ouvrage qui parle au plus grand nombre.


Access42 : Le livre est sorti simultanément au format papier et au format électronique accessible. Comment vous est venue l’idée de proposer ces 2 formats ?

Tristan : Pour moi, c’était une évidence : je veux toucher un public aussi large que possible et le numérique, s’il est accessible, est une formidable opportunité pour les personnes en situation de handicap. J’ai commencé à m’intéresser à l’accessibilité du web en 2002 et, même si je n’écris plus sur le sujet actuellement, c’est un domaine que je garde à l’esprit.

Par ailleurs, j’ai apprécié le projet de licence Édition Équitable, porté par Nicolas et Hervé et lié à l’absence de DRM (Digital Rights Management, la gestion des droits numériques en français). Cette absence de DRM, le droit de partager la version numérique et l’accessibilité sont autant d’illustrations qui convergent et démontrent que l’approche de C&F Éditions, c’est d’offrir un produit de qualité à un lecteur qu’on ne prend pas pour un mouton qu’il faut tondre !

Nicolas TAFFIN : En ce qui concerne C&F, nous voulions que la date de sortie de la version numérique coïncide avec celle de la version imprimée, pour plusieurs raisons :

  • D’abord, cela nous évite de procrastiner, car la réalisation d’un livre numérique est un surcroît de travail, souvent moins motivée par les ventes de cette version, que par le désir de bien faire, de proposer un service supplémentaire au lecteur.
  • D’autre part, nous pensions que le titre de Tristan s’y prêtait et que les publics concernés apprécieraient d’avoir le choix.
  • Enfin, nous étions secrètement curieux de mesurer l’impact sur les ventes, négatif ou positif, car après tout, nous proposons l’ePub à un tarif très raisonnable : 9 euros, moitié prix de l’imprimé (et même 5 euros, en offre groupée avec l’imprimé).

Si vous regardez la licence Édition Équitable dont parlait Tristan, vous verrez que nous prenons l’accès, la communication et la pérennité des livres au sérieux, au point de nous interdire les DRM et le cryptage, de favoriser les échanges, et même la copie, dans la mesure, équitable donc, où notre propre travail d’éditeur est respecté. Reconnaître des droits au lecteur est pour nous la condition première. Lire n’est pas consommer, c’est déjà produire du sens.


Access42 : Concrètement, comment avez-vous procédé pour la mise en accessibilité du livre et la parution des deux formats en simultané ?

Tristan : Mon livre a été écrit et publié d’une manière un peu particulière. En effet, j’avais envie d’écrire un livre mais cela me semblait une tâche trop ambitieuse pour moi. Un ami journaliste qui sait que je blogue depuis longtemps sur Standblog.org, m’a alors dit qu’un livre pouvait être vu comme une succession de billets de blog. Je l’ai pris au mot, j’ai fait un plan et j’ai fait de chaque sujet un billet de blog. J’ai commencé à écrire le livre, et à chaque fois qu’une partie était terminée, je la publiais petit à petit, chapitre par chapitre, sur mon blog. Mes lecteurs faisaient office de relecteurs et m’ont proposé de nombreuses suggestions. Sans eux, le livre n’existerait pas : ils m’ont motivé à continuer chapitre après chapitre.

Par contre, cela rendait les choses plus compliquées pour trouver un éditeur, jusqu’à ce qu’on me présente C&F Éditions. Nous nous sommes tout de suite entendus : il y a une véritable ambition de qualité chez eux et ils ont été indispensables pour m’aider à finaliser le livre et à en faire quelque chose dont je peux être fier. Le travail de Nicolas (choix de la typographie, mise en page, création de la couverture) y a grandement contribué. C&F Éditions travaillait déjà avec Antoine, dont le site explique : Je défends la décentralisation, l’interopérabilité, l’accessibilité et la résilience . Pas la peine d’en dire plus, j’étais conquis puisque ce sont des thèmes que je n’ai de cesse de défendre sur mon blog !

Nicolas : Concrètement, nous travaillons, d’Open Office à inDesign avec des styles nommés qui nous permettent de finaliser une version imprimée assez soignée dans inDesign et d’exporter ensuite un XHTML assez correct. Les noms de styles servent un peu de balisage lors des différents imports et exports. Il est ensuite transformé en ePub avec Antoine, en utilisant des outils comme Sigil et tout simplement un éditeur de code performant qui permet de travailler dans le fichier ePub, comme BBEdit.


Access42 : Avez-vous eu des retours sur la version numérique ? Des demandes sur la possibilité de l’adapter (enregistrement audio, gros caractères, facile à lire et à comprendre, etc.) ?

Nicolas : Pour ma part, j’ai eu des retours sur des questions d’accessibilité, mais pas concernant la version numérique en elle-même, plutôt sur son environnement. Une lectrice non voyante, par exemple, nous a fait des remarques très précises sur le site web et le processus d’achat qui mène au livre. C’est en effet une question d’accessibilité importante.

Sinon, une anecdote amusante sur l’accessibilité de la version imprimée : nous avions dans la première édition des ligatures dans le texte, qui ont réellement perturbé certains lecteurs. À leur demande, nous les avons supprimées lors du retirage.


Access42 : Pouvez-vous nous décrire le processus de mise en accessibilité de ce livre au format ePub  ?

Antoine FAUCHIÉ : Les éditions C&F apportent un grand soin aux livres qu’elles publient, tant en terme de fond que de forme. Lorsque nous avons commencé à travailler sur la version numérique de « surveillance :// », cela m’a semblé naturel de porter au moins autant d’attention au livre numérique au format ePub.

Avec un recul de quelques mois, je pense que notre approche n’a pas été de rendre accessible le livre numérique mais plutôt d’être le plus inclusif possible, et cela s’est traduit par un respect des normes et standards du format ePub (ePub 2 en l’occurrence). Il fallait que la lecture soit possible facilement sur tous les supports et toutes les interfaces, nous avons donc réalisé une structure sémantique solide et simple avec quelques adaptations nécessaires, pour les images par exemple, et d’autres contraintes liées à certaines applications de lecture.

Nicolas : En pratique, nous utilisons les éléments standards HTML de titrage, texte et listage. Nous avons également travaillé sur une feuille de styles CSS très tolérante avec les différentes générations de machines, bien adaptée aux petits écrans des liseuses et permettant le redimensionnement par le lecteur. Nous suivons également les bonnes pratiques de base recommandées par le W3C et WAI. Nous avons ainsi vérifié l’ordre des éléments et la présence d’alternatives textuelles aux éléments visuels.


Access42 : Quels sont les principaux obstacles que vous avez rencontrés lors de cette implémentation ?

Antoine : En 2017, le format ePub en est encore à l’état du web en 2006. Même si les choses bougent, le plus gros problème reste les interfaces de lecture - l’équivalent des navigateurs pour livre numérique si l’on prolonge la comparaison avec le web. En octobre 2016, nous avions envisagé de travailler avec le format ePub 3, qui permet notamment de rendre un livre numérique plus accessible avec l’intégration d’HTML5, mais ce format est encore mal supporté par les interfaces de lecture.

Une structuration claire et irréprochable, le respect des standards, un code propre et léger, une mise en forme minimaliste mais respectant l’identité de C&f : ce sont les contraintes que nous nous sommes imposées.

Pour finir sur la question des obstacles, le coût et le temps consacrés au livre numérique sont de plus en plus importants, et C&F Éditions a choisi pour le moment d’investir dans des formats ePub. À l’inverse, certains éditeurs, et pas les plus petits, ont décidé de réduire ces coûts au maximum, de très nombreux livres numériques sont de mauvaise qualité et vont générer une dette technique énorme.


Access42 : Utilisez-vous des outils pour tester l’accessibilité de cette version ?

Nicolas : Après la validation, nous testons principalement la cohérence de l’interprétation par les liseuses, tablettes et smartphones que nous possédons. Nous testons avec et sans styles, et nous écoutons les retours utilisateurs. Pour le moment, c’est tout ce que nous faisons. Nous serions heureux d’avoir un retour de personnes ayant des besoins particuliers, qui nous aide à progresser.

Antoine : Pour être franc, non, pas pour le moment. Ou plutôt nous testons le livre numérique sur suffisamment d’applications et de dispositifs pour découvrir les problèmes qui pourraient advenir dans un nombre important de situations. De mon côté, je m’appuie sur les checklists créées par Jiminy Panoz, très utiles, qui intègrent des notions d’accessibilité. Effectivement, comme le dit Nicolas, nous serions preneurs de retours au sujet de situations que nous n’avons pas pu tester ou que nous n’avons pas prévues.


Access42 : Pour conclure, quel est votre ressenti sur cette expérience ?

Antoine : Avec Nicolas et Hervé, nous sommes dans un processus d’amélioration continue qui nous permettra de perfectionner facilement les livres numériques existants et à venir. Mais la limite du temps et du budget nécessaires sera malheureusement rapidement atteinte, faire des livres numériques accessibles va devenir une spécialité au même titre que les sites web.

Personnellement, et je pense que Nicolas me rejoindra sur ce point, j’espère sincèrement que d’autres éditeurs pourront s’inspirer de cette démarche : faire un travail de qualité pour permettre au plus grand nombre de lire des livres numériques dans de bonnes conditions quelle que soit leur situation. Nous devons apprendre à être résilient, y compris dans le domaine du document numérique !

Nicolas : Le format ePub est pour C&F Éditions l’occasion de proposer un service simple, interopérable et pérenne aux lecteurs pour un prix raisonnable. Le problème est que, comme vous le savez peut-être, les ventes en la matière ne permettent pas d’investir énormément dans sa production. L’économie des petites maisons d’édition est fragile. Surtout quand on pratique un prix raisonnable et sans DRM. 

La production de livres numériques accessibles doit rester rationnelle, simple et fluide. L’accessibilité doit elle-même être accessible aux non spécialistes. Autrement, il faudra des éditions spécialisées, comme pour les livres en gros caractères par exemple, qui coûtent beaucoup plus cher. Dans le cadre actuel de l’édition numérique, je dirais qu’il faut encourager les bonnes pratiques et faciliter leur production à coût marginal très faible.