Langage non genré et accessibilité font-ils bon ménage ?

Nous sommes régulièrement contactés pour savoir comment utiliser un « langage non genré » de manière accessible. Afin de vous aider à y voir plus clair, cet article vous propose un tour d’horizon des possibilités et de leur restitution par les lecteurs d’écran.

Mais qu’est-ce que le langage non genré ?

Le langage non genré, appelé aussi non sexiste ou épicène, a pour but de rendre neutre le langage en promouvant l’égalité des sexes dans la rédaction. Vous pouvez consulter l’article de Wikipedia à ce sujet : langage non sexiste.

Pourquoi créer un langage non genré ? L’utilisation par défaut du genre masculin peut être perçue comme une marginalisation des femmes. Ainsi, si on parle d’un « président », cela sous-entend que cette fonction ne peut être occupée que par un homme.

Le langage épicène : plusieurs propositions

Tout écrire

Une première alternative consiste à mentionner le nom féminin et le nom masculin. Par exemple : « les oratrices et orateurs de la conférence doivent rendre leurs présentations accessibles ».

Cette formulation a l’avantage de rendre le propos plus compréhensible. Toutefois, pour des questions de place, par exemple lorsqu’il s’agit d’un bouton de formulaire, ce n’est pas toujours possible.

Utilisation d’un caractère typographique

Pour l’instant, la langue française ne dispose pas d’une écriture unique pour indiquer que l’on parle à la fois des femmes et des hommes. Les solutions proposées sont peu connues et loin d’être adoptées par tout le monde.

Cette problématique est très bien expliquée par Romy Duhem-Verdière, alias @tetue, dans son article : « Féminiser au point médian ».

Romy y présente plusieurs solutions. La première consiste à mettre l’une des lettres en majuscule, comme le fait la langue allemande. On pourrait écrire, par exemple, « nous sommes concernéEs ». Le risque étant d’exclure, pour le coup, le masculin. De plus, lorsque le mot est prononcé à l’oral, ou vocalisé par une synthèse vocale, la lettre en majuscule ne s’entend pas : « concernéEs » est vocalisé « concerné ».

L’utilisation de la parenthèse « nous sommes concerné(e)s » ne fait pas non plus l’unanimité. Certaines personnes reprochent à cette pratique de mettre le féminin entre parenthèses, à part, et, finalement, d’exclure encore plus les femmes.

Romy ajoute qu’utiliser le point (par exemple, « concerné.e.s ») n’est pas non plus la meilleure solution. En effet, en typographie, il désigne la fin d’une phrase.

La solution de la barre oblique, ou slash, pourrait convenir lorsque l’on veut utiliser les terminaisons féminines et masculines, comme dans « traducteur/trices ». Mais comme elle représente la division en mathématiques, son usage peut être controversé, comme dans le cas du mot « concerné/e/s ».

Il reste donc la possibilité du tiret « concerné-es » ou du point médian « concerné·es ». Même si les deux sont lisibles, Romy explique que le point médian a l’avantage d’être plus discret car typographiquement neutre et occupant moins d’espace. De plus, il peut être plus facilement inséré dans des mots composés tels que « vice-président·e ».

L’article de Wikipedia propose enfin une dernière option : l’utilisation de l’apostrophe. Cela donne, par exemple, « motivé’e’s ». Si l’utilisation de l’apostrophe paraît plus facile, puisqu’il est accessible sur tout clavier (contrairement au point médian), la prononciation de « motivé’e’s » n’est pas très claire, puisque la synthèse vocale dit « motivésse ».

Créer de nouveaux mots ou de nouvelles habitudes de rédaction

Une possibilité envisagée, et présentée sur la page Wikipedia, consiste à créer des mots trans-sexes : « illes » ou « iels » pour « ils et elles », « celleux » ou « ceulles » pour « celles et ceux », « chanteureuses » ou « chanteuseurs » pour chanteurs et chanteuses. Il propose également l’emploi de termes épicènes, c’est-à-dire prenant la même forme aux deux genres ou pouvant désigner aussi bien des femmes que des hommes : parler d’« élèves du lycée » plutôt que de « lycéens », de « personnalité politique » plutôt que d’« homme politique ».

Oui, ok, mais est-ce accessible ?

La préoccupation de nos interlocuteurs était de savoir comment les lecteurs d’écran restituaient l’insertion dans un mot d’une majuscule, de parenthèses, d’un tiret ou d’un point médian.

La réponse est simple : un lecteur d’écran performant est un outil que l’on peut personnaliser.

Dans les préférences de la plupart des lecteurs d’écran, on peut faire prononcer toutes les ponctuations, la plupart, quelques-unes, ou aucune. Certains, comme JAWS ou NVDA, permettent, par un simple raccourci clavier, de changer ces paramètres. Si la prononciation des ponctuations est définie à « quelques-unes » ou « aucune », la parenthèse, le tiret, le point ou le point médian ne seront pas prononcés. Si cela ne fonctionnait pas, NVDA par exemple, propose d’indiquer, pour le signe de ponctuation concerné, s’il doit être prononcé dans un mot, après un mot ou si sa prononciation doit être ignorée.

  • Suite à des tests effectués avec les dernières versions de Jaws, 17 et 18, la version 2016.4 de NVDA et la version de VoiceOver sous Sierra, le point médian à l’intérieur d’un mot n’est pas prononcé. « Concerné·e·s » sera prononcé « concerné e s ».
  • En revanche, sous iOS 10, même si on indique à VoiceOver de ne pas prononcer le point médian dans le dictionnaire de prononciation, cela ne fonctionne pas. VoiceOver lira « concerné point médian e point médian s ».
  • Il en est de même avec Orca sous Linux. Nous n’avons pas pu trouver de paramètre permettant de ne pas prononcer le point médian en toutes lettres.
  • Quant à Talkback sous Android, il fait son travail correctement d’après les tests que nous avons effectués.

Comme l’écrit Léonie Watson, dans son article « How to create content that works well with screen readers », il n’est pas possible d’écrire du contenu qui fonctionnera correctement pour chaque utilisateur de lecteur d’écran à cause des multiples possibilités de configuration.

Au final, le point médian semble typographiquement l’option la plus convaincante. Si un utilisateur de lecteur d’écran rencontre un mot qu’il ne comprend pas, parce que son logiciel ne le prononce pas correctement, il peut toujours se le faire épeler ou, s’il le pratique, lire le mot incompris à l’aide du braille.

Et les autres internautes ?

Les utilisateurs de lecteurs d’écran ne sont pas les seuls à surfer sur le web. L’affichage doit rester lisible pour les personnes qui lisent les pages à l’écran avec leurs yeux. Il faut donc choisir l’écriture qui, visuellement, sera la plus lisible pour le plus grand nombre. La scission des mots, à l’aide de tirets ou autres signes typographiques dédiés, crée une rupture dans la lecture avec les yeux. La vitesse de lecture peut donc être ralentie. Qui dit lecture plus lente, dit plus de difficultés à comprendre ce qui est écrit.

Avant d’imposer un signe particulier, il faut s’assurer que les personnes qui ont des difficultés de lecture ou de compréhension de l’écrit comme les personnes dyslexiques, dysorthographiques ou qui ont toutes sortes de difficultés d’apprentissage, arrivent à lire un texte contenant du langage non genré.

L’utilisation de combinaisons de mots, comme « iels » pour « ils et elles », peut aussi perturber les utilisateurs ayant des difficultés de lecture et de compréhension.

Conclusion

Afin que tout le monde comprenne le texte, il vaudrait donc mieux tout écrire, comme « lectrices et lecteurs ». Si ce n’est pas faisable, il est possible d’utiliser le point médian, sans en abuser.

Lorsqu’une convention de rédaction non genrée sera établie, les habitudes se feront et il sera ensuite possible de trouver la façon la plus appropriée de gérer cette écriture avec un lecteur d’écran. En attendant, les débats restent ouverts !

Messages

Eve, le

Merci Sylvie pour cette épatante synthèse, qui manquait.
Effectivement, la solution qui mentionne le nom féminin et le nom masculin est la plus lisible et convient à la communication soucieuse de style. Mais dans le cadre de la communication d’entreprise, nous devons inclure les réseaux sociaux qui demandent des textes courts, Twitter bien sûr, et ses 140 caractères, mais également Facebook où l’on ne veut pas de "tartines".
Affaire à suivre, donc. Dans l’évolution des mentalités ?
Eve.

E-Jambon, le

Chacune des propositions est ridicule tant d’un point de vue technique qu’éthique.

Le point de vue éthique pour commencer.

Le point, le slash, les parenthèses, tiret rajoutent à minima 3 caractères par mot affecté par ma modification. Et personne n’a l’air de s’interroger sur ce que représentent ces 3 caractères.
Alors pour vous, j’ai fait le calcul en prenant une dizaine de textes "non genrés". En moyenne, j’obtiens 30 caractères supplémentaires pour quinze lignes de textes.
Autrement dit, pour une page (environ 45 lignes), on ajoute 90 caractères.

Les textes visés sont principalement (suite à des circulaires) ceux de l’administration.
Alors pour ma petite démonstration, je vais me concentrer sur une administration qui a communiqué sur sa consommation de papier : le Conseil d’Etat. C’est une administration de pointe qui se veut "exemplaire" et qui a commencé à dématérialiser furieusement depuis plusieurs années pour réduire sa consommation de papier. De plus de 60 ramette par agent et par mois, ils sont passés à peine à plus de 20 (voire même probablement moins depuis). Mais bon... le conseil d’état est une toute petite administration : 700 agents seulement.

Soit donc 500x20x700 pages utilisées par mois juste pour le conseil d’état. 7 000 000 de pages imprimées par mois. 1 ligne supplémentaire par page, ça veut dire que pour 7 000 000 de pages, on en a imprimé 1/45ième rien que pour rendre un texte "non genré". Ca fait quand même grosso modo pas loin de 150 000 pages imprimées chaque mois rien qu’au Conseil d’état pour rendre des textes "non genrés".

Quant à multiplier encore le nombre de caractères pour la visibilité, là ça devient carrément dément... C’est vraiment l’application parfaite de l’adage : le mieux est l’ennemi du bien.

J’espère vous avoir fait considérer que le coût en papier et encre n’est pas négligeable, au contraire. Considérez bien : je n’ai parlé que de 700 agents, dans une administration qui a furieusement dématérialisé depuis pas loin de dix ans.

D’un point de vue technique :

Les caractères choisis : points, slash, parenthèse sont des caractères qui n’apparaissent généralement pas dans le texte. Autrement dit, ce sont des caractères difficilement accessibles sur un clavier. Autrement dit : ce sont les pires à choisir. C’est pour ça qu’il faut une combinaison de touche pour les utiliser. Donc c’est une pratique super pénible qui ralentit vraiment beaucoup la frappe au clavier....

Voilà... j’ai épuisé mon insomnie...

Sylvie Duchateau, le

Bonjour,

Merci pour votre remarque. Les problèmes techniques et éthiques que vous soulevez ne sont pas le propos de cet article. L’article répond aux questionnements de nos lecteurs sur l’accessibilité des textes écrits en ayant recours aux différentes solutions de langage épicène : il s’agit avant tout de comprendre comment la lecture par une synthèse vocale ou l’affichage en braille retransmettent ce type de langage.

Bonne journée !

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