Les personnes handicapées témoignent sur leur usage d’Internet

21 avril, par Équipe Access42

Les élections présidentielles sont dans 2 jours et nous recueillons les témoignages d’internautes handicapés pour continuer à transmettre leurs messages aux personnes candidates.

Nous avons déjà publié les témoignages d’Isabelle, internaute malvoyante, Emmanuelle, internaute sourde et Dany, internaute aveugle.

C’est au tour de Damien Senger de nous parler des obstacles qu’il rencontre pour accéder au numérique et de ce qu’il aimerait améliorer.

Vous êtes, vous aussi, un·e internaute handicapé·e et vous aimeriez prendre la parole sur notre blog pour expliquer votre situation et vous faire entendre à l’approche des élections ? N’hésitez pas à nous contacter !

Access42 : Damien, pouvez-vous vous présenter ?

Damien : Je suis Damien Senger, designer d’interfaces et développeur web à Amsterdam, aux Pays-Bas.

À travers mon métier comme à travers les cours et les conférences que je peux donner, j’essaye de rendre le web plus inclusif et plus accessible à tous, notamment aux personnes ayant des troubles cognitifs.

Je suis moi-même l’objet de troubles du spectre autistique et de troubles de l’attention, deux composants des troubles cognitifs souvent oubliés des démarches d’accessibilité, notamment web.


Access42 : Quelles sont les difficultés que vous rencontrez dans l’utilisation des sites web ?

Damien : Dans le cas de ma navigation web personnelle, les difficultés sont assez diverses et elles sont rarement liées à la conception technique du site mais plutôt à l’expérience de l’utilisateur.

Si je devais prendre des exemples concrets, cela va de la difficulté à trouver des informations dans des pages ayant des contenus et architectures trop éclatés et / ou incohérents à la difficulté de compréhension de messages d’erreurs lorsqu’ils ne sont pas directement reliés au contenu erroné.

Sur Internet, le plus grand enjeu pour moi est de ne pas me décourager.

Par exemple, beaucoup de tunnels d’achat manquent d’informations temporelles et contextuelles (nombres d’étapes, importance des étapes, contextualisation, etc.). En fait, du fait de mes troubles de l’attention, ma navigation est très souvent segmentée en de nombreux sites internet consultés en parallèle. Dans ce cas, les tunnels d’achat chronométrés ou les actions qui ne sont plus disponibles après un temps d’attente sur une page trop élevé sont de vrais freins pour moi.

Globalement, le web français manque de contextualisation à mes yeux. Même à l’écrit, de nombreuses informations manquent souvent de clarté et ne me sont donc pas accessibles, du fait de ma difficile compréhension de l’implicite.

Dernier gros obstacle : les animations, les sons et les vidéos. De plus en plus de sites internet ont recours aux animations intrusives, aux images changeantes ou encore aux sons. Lorsqu’un texte est trop proche d’une animation ou d’un contexte qui va être amené à changer fortement sans pouvoir être mis en pause : il m’est impossible de lire le texte.

Pour autant, je ne suis pas contre les animations, mais elles devraient pouvoir être systématiquement mises en pause et / ou être limitées dans le temps. C’est ce que je trouve très réussi avec par exemple un site de Avocode en 2016.

Mon outil préféré pour naviguer le web reste les bloqueurs de publicité que je n’utilise pas que pour bloquer la publicité, mais aussi tous les contenus qui m’empêchent de rester concentré dans l’action que j’essaye de réaliser ou le contenu que j’essaye de lire (animations, etc.).

En somme : un web accessible aux personnes ayant des troubles du spectre autistique, c’est un web avec moins d’implicite, des contenus riches mieux maîtrisés et des architectures de page moins chaotiques.


Access42 : Qu’est-ce qui changerait dans votre vie si le web était accessible ?

Damien : Moins d’appels téléphoniques à réaliser pour avoir des informations, et donc moins de stress. En effet, les appels téléphoniques sont de vrais calvaires pour moi mais c’est très souvent le dernier recours après avoir cherché en vain à recueillir des informations sur Internet. Et parfois, il s’agit simplement des horaires d’ouverture.

Et puis globalement, moins de stress et d’anxiété. Aujourd’hui, certaines actions y compris sur Internet, sont source de grande anxiété par manque d’information sur le temps nécessaire ou les pré-requis pour pouvoir le faire, en amont.

Les bonnes pratiques pouvant être à ce niveau-là par exemple de toujours demander aux gens s’ils possèdent bien toutes les informations requises pour pouvoir faire tel formulaire nécessitant entre x et y minutes.

Et si le web était totalement accessible, je pourrais facilement contacter tous les services ou administrations par mail sans devoir appeler pour avoir une information, ce qui reste trop souvent le cas.


Access42 : À votre avis, qu’est-ce qui coince ?

Damien : L’absence d’informations et de visibilité des troubles cognitifs. Y compris dans les démarches d’accessibilité, il y a un grand manque d’informations et de connaissances sur ce que sont les troubles cognitifs et quelles sont leurs conséquences.

C’est d’autant plus compliqué qu’il n’y a pas un profil type de troubles cognitifs mais une galaxie entière comprenant des ensembles très différents.

Les besoins et blocages d’une personne avec des troubles de l’attention forts ne sont pas les mêmes que ceux d’une personne qui se remet d’un AVC, d’une personne dyscalculique, etc.

Et je ne parle même pas des troubles du spectre autistique qui représentent un spectre large comportant des problématiques particulières selon que la personne est verbale ou non-verbale.


Access42 : Un message aux candidats à l’élection présidentielle et au-delà, au monde politique ?

Damien : Les politiques relatives aux troubles cognitifs ne doivent pas se limiter à la signature d’un 4ème plan autisme en 2018.

Il y a globalement un manque total de reconnaissance de ces problématiques dans les démarches d’accessibilité des plateformes web et un manque cruel d’informations.

En fait, le seul vrai message à leur apporter est simplement de leur demander d’essayer de prendre en main ces questions concrètement dans leurs campagnes en mettant à disposition des internautes des supports accessibles, à commencer par leurs sites internet de campagne.