Avant le 2ème tour : paroles d’internautes handicapés

26 avril, par Équipe Access42

À l’approche du deuxième tour des élections présidentielles, il nous tient plus que jamais à cœur de relayer le message des internautes handicapés aux deux candidats restants. L’accessibilité numérique ne doit pas être l’oubliée de cette campagne.

Avant le premier tour, nous avons publié une série de quatre témoignages inspirants avec :

  • Isabelle, consultante en accessibilité pour le compte de l’Insee et internaute malvoyante,
  • Emmanuelle, développeuse .NET agile et internaute sourde,
  • Dany, contrôleur des finances publiques à Caen et internaute aveugle,
  • Damien, designer d’interfaces et développeur web à Amsterdam, faisant l’objet de troubles du spectre autistique et de troubles de l’attention.

Depuis la Réunion, c’est aujourd’hui Pierre Reynaud qui partage avec nous son ressenti, nous explique ses frustrations quotidiennes pour accéder au numérique et ce qu’il aimerait améliorer.


Access42 : Pierre, pouvez-vous vous présenter ?

Pierre : Je m’appelle Pierre Reynaud, je suis aveugle de naissance et j’habite à l’Île de la Réunion depuis 1998. J’ai découvert la micro-informatique au début des années 1990 et j’en suis très content, cela me procure une autonomie extraordinaire ! Au niveau professionnel, je suis responsable d’un espace public numérique accessible et adapté aux personnes aveugles et malvoyantes, la Céci-Base du Conseil Départemental de la Réunion.

Je suis spécialisé dans l’accessibilité numérique depuis le début des années 2000, avec une baisse de régime il y a quelques années parce que j’avais l’impression que cela n’intéressait personne. Il me semble que c’est en train de changer. J’ai donc envie de m’y investir, de nouveau et encore plus, parce que je pense qu’il faut « en mettre un coup », pas seulement au niveau technique car beaucoup de gens le font très bien, il faut être militant. Il faut vulgariser, convaincre, séduire et expliquer que l’accessibilité numérique n’est pas un gadget.


Access42 : Quelles sont les difficultés que vous rencontrez dans l’utilisation des sites web ?

Pierre : C’est compliqué de répondre à cette question, parce qu’on est tellement habitué à vivre avec ces difficultés qu’on n’y fait plus attention. Quand on y pense, c’est surtout le temps passé. Avec de l’expérience, on se sort de nombreuses situations mais au prix d’un temps incroyable. Là où nos amis jeunes, citadins connectés, nomades - ceux pour qui tout ça est fait - vont mettre 5 minutes, nous mettrons deux heures ! On arrive souvent au même résultat, mais avec un temps beaucoup plus long.

Régulièrement, nous sommes confrontés à l’inaccessibilité totale, je pense notamment aux fameux captchas. Il faut les supprimer ! Il y a aussi les boutons non labellisés. C’est un énervement quotidien, ce sont une colère et une frustration quotidiennes, de se dire qu’aujourd’hui, on est capable de faire un hologramme dans 6 salles différentes pour faire passer un message politique, de la « télé-politique » par hologramme interposé, mais qu’on ne rend pas le numérique accessible à tous.


Access42 : Qu’est-ce qui changerait dans votre vie si le web était accessible ?

Pierre : Je tiens à dire que le web est certes important, mais on est presque plus sur des applications mobiles que sur du web. Donc je dirais plutôt : qu’est-ce qui changerait dans ma vie si le web et les applications mobiles étaient accessibles ?

J’ai envie de dire tout ! Je gagnerais un temps pas possible, je gagnerais une autonomie extraordinaire, je serais moins stressé et je récupérerais beaucoup de temps pour faire d’autres choses. Quand on voit ce qu’on peut faire d’extraordinaire avec le numérique et qu’on est coincé par des histoires d’accessibilité, ça énerve ! Il suffirait souvent de tellement peu de choses pour qu’on retrouve une autonomie à 99%.


Access42 : À votre avis, qu’est-ce qui coince ?

Pierre : J’ai l’impression que l’accessibilité au niveau de notre société française, je n’ai pas assez voyagé pour comparer à l’étranger, n’intéresse personne et l’accessibilité numérique est la cinquième roue du carrosse de l’accessibilité en général.

Aujourd’hui, on est dans une dématérialisation à marche forcée. Par exemple, je crois que bientôt, on ne pourra faire la déclaration d’impôts qu’en ligne, il n’y aura plus de déclaration papier. La Caisse des Allocations Familiales et la Sécurité Sociale se dématérialisent également. L’un des candidats indiquait dans son programme qu’en 2022, nous aurons un identifiant et que tout passera par le numérique. Il y a alors deux solutions :

  • soit le numérique est accessible et nous, les 12 millions de personnes en situation de handicap, pouvons nous débrouiller et gagnons en autonomie,
  • soit on fait de la dématérialisation sans tenir compte de l’accessibilité numérique et on aura des exclus, une nouvelle sorte de fracture numérique. Ce n’est plus une fracture en termes d’outils, car on a tous des outils, des smartphones, du réseau partout, mais ce sera un problème d’appropriation et d’exclusion numérique.

Je préfère employer le terme « inclusion numérique ». L’inclusion numérique, c’est comment faire en sorte que tout le monde puisse accéder à l’information, que ce soient les personnes déficientes visuelles, déficientes auditives, les handicapés moteurs ou les personnes illettrées. À la Réunion, il y a 10% de personnes illettrées. Elles font également partie du lot des exclus numériques et, évidemment, ce sont souvent les plus pauvres. Si on ne fait rien en matière d’accessibilité numérique, on va vers une exclusion supplémentaire de tous ces publics : il y a un devoir moral de décoincer les choses. Ça coince parce qu’on ne prend pas la mesure de ce qu’est le numérique aujourd’hui et de ce que cela peut être.

À Paris, vous avez tout sous la main, je suis à dix mille kilomètres, à la Réunion, où nous avons des problématiques de transports et de déplacement, je n’ai pas encore trouvé de métro ! Là où les nouvelles technologies et les applications prennent leur importance, c’est pour les personnes à mobilité réduite vivant à la Réunion, par exemple. Tout est pensé pour les jeunes valides, mais ils n’ont pas besoin d’internet, ils peuvent prendre leurs jambes et aller à la rencontre de l’information. Nous, les personnes à mobilité réduite, nous n’avons pas le choix ! C’est nous qui avons le plus intérêt à la numérisation pour une société accessible. S’il est accessible, le numérique nous apporte quelque chose d’extraordinaire.

On va de plus en plus vers le tout numérique, et si le tout numérique est inaccessible, on recule de 30 à 40 ans en arrière !


Access42 : Un message aux candidats à l’élection présidentielle et au-delà, au monde politique ?

Pierre : L’accessibilité numérique n’est pas un gadget. Le numérique est en train d’envahir toutes nos vies et il faut qu’il soit accessible pour pouvoir le contrôler. Dans l’un des témoignages précédents, Isabelle disait qu’elle voulait choisir les environnements qu’elle utilise selon le contenu, et non l’accessibilité. Quand on lit des articles sur le contrôle, la surveillance, il faudrait qu’on ait le droit au choix des solutions que l’on emploie. Aujourd’hui, j’aurais bien envie de me servir des logiciels libres, pour différentes raisons, je n’ai pas le choix parce qu’ils ne sont pas accessibles.

Il est urgent que l’accessibilité devienne un réel projet de société. L’accessibilité numérique peut aider à contrôler certaines contraintes de l’accessibilité physique. Elle peut coûter moins cher que l’accessibilité physique. Alors qu’il existe tout pour faire de la visioconférence ou du télétravail, on est obligé de se déplacer à droite à gauche pour aller à des réunions.

Aujourd’hui, nous avons dans les mains une puissance extraordinaire ; on a des outils qui permettent de faire des choses extraordinaires pour des gens exclus. Construisons des outils, des logiciels, des environnements pour réellement apporter un plus au maximum de monde. Si j’ai un iPhone 6s dans les mains, ce n’est pas juste pour écouter des vidéos Youtube, c’est pour répondre à une interview avec une autre personne aveugle à Paris alors que je suis à la Réunion. Si on fait du numérique non accessible c’est la catastrophe ! À l’inverse, si on fait quelque chose de bien avec ces outils-là, on peut élargir le champ des possibles pour nous, personnes handicapées.

En fait, j’aime beaucoup ce slogan : « L’accessibilité c’est maintenant et pas à la fin des temps » !