Braille : interview et rapport de recherche de l’INSHEA sur l’écriture et la lecture des personnes braillistes

14 avril, par Équipe Access42

Il y a quelques mois, l’INSHEA [1] a publié un rapport de recherche sur les pratiques de lecture et d’écriture du braille : Les pratiques de lecture et d’écriture chez des personnes braillistes de différentes générations.

Ce rapport met en valeur les habitudes et les besoins des personnes déficientes visuelles et braillistes de 13 à 71 ans en matière de lecture et d’écriture, à une époque où les outils permettant de consulter le braille se sont beaucoup diversifiés.

Les résultats de cette recherche sont passionnants et nous ont donné envie d’en savoir plus : aussi avons-nous interviewé deux des autrices de cette étude, Nathalie Lewi-Dumont et Anne Chotin.

Elles donnent une définition du braille, expliquent pourquoi elles ont choisi de réaliser ce travail de recherche, résument leurs découvertes et proposent des explications sur les résultats obtenus.

Access42 : Bonjour Mesdames. Pouvez-vous vous présenter s’il vous plaît ?

Nathalie Lewi-Dumont : Je suis Nathalie Lewi-Dumont, maître de conférences honoraire en sciences du langage à l’INSHEA et chercheuse au Grhapes (Groupe de recherche sur le handicap, l’accessibilité, les pratiques éducatives et scolaires), le laboratoire de l’INSHEA, j’ai fait l’essentiel de mes recherches sur les enfants et adolescents déficients visuels. La plus ancienne, ma thèse, portait sur l’apprentissage de la lecture chez les enfants aveugles.

Anne Chotin : Professeure de lettres et formatrice à l’INSHEA. Je suis aveugle de naissance et utilisatrice du braille depuis que j’ai 6 ans. Ce code a joué un grand rôle dans ma vie personnelle et professionnelle, je le transmets aujourd’hui aux professionnels de la déficience visuelle ainsi qu’à certains parents, dans le cadre de mes fonctions de formatrice à l’INSHEA.

Photo.
Photo de Nathalie Lewi-Dumont (à gauche) et Anne Chotin (à droite).

Nous avons travaillé aussi pour cette recherche avec Minna Puustinen, professeure de sciences de l’éducation et de la formation à l’INSHEA.

Access42 : Comment vous est venue l’idée de cette étude ?

Nathalie Lewi-Dumont : L’idée est venue d’Anne, membre de la Commission Évolution du braille français et formatrice en braille. Elle a fait appel au Grhapes pour que nous menions une recherche.

L’idée de départ était de comprendre la désaffection pour le braille abrégé que nous constations, de comprendre les difficultés rencontrées et de savoir ce qu’apportait l’abrégé à l’heure actuelle.

L’étude a ensuite un peu évolué vers un panorama des modalités de lecture et d’écriture. Nous voulions en effet essayer d’évaluer (notamment en termes de vitesse) quels étaient les apports de l’abrégé, s’il y en avait.

Très vite, cet angle s’est révélé assez restrictif et nous avons vu que cette étude nous permettait d’avoir quantité d’informations sur les pratiques des utilisateurs du braille en lecture et en écriture.

Access42 : Pouvez-vous expliquer en quelques mots l’objet de l’étude : le braille, le braille abrégé, qu’est-ce que c’est ?

Le braille est un système de configuration de points en relief inventé par Louis Braille au XIXe siècle permettant, à l’aide d’un maximum de deux colonnes de trois points, de coder toutes les lettres de l’alphabet, la ponctuation, les nombres, les signes mathématiques, la notation musicale.

Un code braille abrégé a permis de réduire le volume des documents en braille : il est composé de mots abrégés par un seul signe (« b » abrège « bien », « f » abrège « faire »), d’assemblages (un caractère abrège plusieurs lettres « â » abrège « ation » ou « fr », le trait d’union abrège « com », et de symboles à connaître par cœur : abréviation pour un mot : « bc » abrège « beaucoup », « él » abrège « élément »…

Le braille abrégé est une sorte de sténographie respectant l’orthographe française. Braille et a fortiori braille abrégé ont permis l’autonomie des aveugles avec l’écrit, leur ont donné accès à la lecture et à l’écriture sans intermédiaire.

Access42 : Quelles difficultés avez-vous rencontrées au cours de l’étude ?

Nous avons eu d’abord des difficultés à élaborer les épreuves en lecture et en écriture, qui puissent :

  • en lecture, convenir à la fois à des jeunes et à des adultes, du point de vue des contenus et du vocabulaire. Nous nous sommes finalement tournées vers des textes journalistiques de vulgarisation, d’une difficulté analogue (pour comparer la lecture en intégral et en abrégé) ;
  • en écriture : il fallait trouver des textes qui permettaient de mesurer le gain de vitesse éventuellement procuré par l’abrégé, donc Anne a forgé des phrases contenant beaucoup de mots qui peuvent s’abréger, avec des symboles.

Nous avons aussi rencontré des problèmes dans le recrutement des participants. Après un certain enthousiasme, les candidatures se sont essoufflées et même certains utilisateurs confirmés du braille de notre connaissance ne se sont pas prêtés à l’exercice. Peut-être l’idée de lire à haute voix, la peur d’être jugés les ont-elles freinés.

Nous avons aussi rencontré des problèmes techniques avec notre matériel qui dysfonctionnait parfois, et des problèmes d’analyse de résultats dans la mesure où les participants ont composé sur des matériels très différents en écriture et incomparables entre eux.

Il nous est impossible de mettre en rapport des scores d’écriture à la tablette et au bloc-notes ou au PC.

Access42 : Vous attendiez-vous aux résultats que vous avez obtenus ? Qu’est-ce qui était évident pour vous et qu’est-ce qui vous a surpris ?

Anne Chotin : Pour moi, je m’attendais à ce que les bons utilisateurs d’abrégé parviennent à lire et écrire plus vite avec ce système. Toutefois, j’ai été très surprise par la disparité des résultats. Cette hypothèse n’était pas toujours vérifiée et certains utilisateurs écrivaient aussi vite au clavier AZERTY qu’en abrégé.

Je m’attendais à un certain attachement au braille des participants, mais je ne m’attendais pas à un lien aussi personnel et affectif avec ce code. J’ai mesuré à quel point le braille avait pu permettre à certains malvoyants notamment d’avoir une insertion professionnelle réussie.

Enfin, je ne m’attendais pas à ce que le braille soit si variablement maîtrisé chez les moins de 35 ans. J’ai aussi été surprise par le peu de lecteurs en braille numérique pour la lecture loisir.

Nathalie Lewi-Dumont : De plus, je m’attendais à ce que les performances en lecture et écriture soient en lien avec les modalités d’apprentissage, le moment où on a appris, etc.

Mais ce qu’on voit très nettement, c’est qu’actuellement on a tendance à enseigner l’abrégé trop tardivement, au collège, et du coup il n’est pas suffisamment automatisé pour permettre un gain de temps appréciable.

Cela pose des questions sur l’ordre des apprentissages. Les enfants aveugles ont de nombreuses connaissances à acquérir (toutes celles des autres enfants mais aussi les techniques de compensation dans le domaine de la locomotion, des activités de la vie journalière, les usages spécifiques du numérique…) et il faut aussi qu’ils vivent leur vie d’enfants…

Lecture d’un livre en braille.
Lecture d’un livre en braille. Photo de Tima Miroshnichenko pour Pexels.

Access42 : Le rapport indique que l’utilisation du braille abrégé est en diminution chez les personnes les plus jeunes. Selon vous, est-ce un problème ? Si oui, que faudrait-il faire pour changer les choses ?

Oui, c’est un problème car elle pourrait préfigurer une baisse de l’usage du braille en général chez les personnes aveugles qui, si elle est trop précoce, pourrait nuire, à terme, à l’insertion professionnelle dont nous avons vu dans la recherche qu’elle était liée à de bonnes performances à l’écrit (sans forcément aller loin dans les études supérieures).

Une simplification de l’abrégé, un apprentissage plus précoce de ce code et en lien avec les apprentissages scolaires pourraient être profitables à cet abrégé.

Mais cela demandera des transformations et une volonté de la part des élèves et aussi de l’institution pour que les enseignants spécialisés aient suffisamment de temps d’intervention auprès de leurs élèves.

Access42 : À la suite de cette étude, y a-t-il des actions que vous envisagez de mener pour contribuer à changer les choses et si oui, lesquelles ?

Déjà, diffuser au maximum cette étude et faire connaître l’intérêt d’un bon apprentissage du braille chez les enseignants qui en sont déjà convaincus mais aussi les autres professionnels. Nous avons tenté de montrer les implications pédagogiques de cette étude.

Les parents doivent aussi être partie prenante de ce combat pour que les enfants apprennent correctement à lire et à écrire. Ils ont un grand rôle pour soutenir cet apprentissage. Il faudrait qu’à l’heure de l’école inclusive, le braille soit complètement intégré dans les apprentissages de l’enfant et qu’il ne soit pas vécu comme une surcharge cognitive.

Il y a aussi un travail à mener autour de l’importance de l’écrit en braille, plus encore que chez les voyants. Notre société souffre d’une désaffection pour le texte (au profit de l’image, de l’oral, du numérique…) qui risque de pénaliser les non-voyants davantage que les voyants.

Le braille reste un acquis fragile qu’il faut préserver dans sa transmission, sa promotion et son développement numérique et papier.

Même s’il ne concerne pas toutes les personnes déficientes visuelles, il reste pour une bonne partie d’entre eux un moyen d’autonomie et d’émancipation incontestable. Mais à l’heure de la multiplication des technologies de compensation, il pourrait perdre de son importance, alors qu’il a donné les preuves de sa modernité.

Conclusion

Depuis plus de 200 ans, l’écriture braille est d’une grande aide dans l’accès à l’écrit pour les personnes aveugles qui peuvent le lire, même si les outils dédiés actuels, comme les plages braille numériques, restent très onéreux.

Le braille abrégé quant à lui permet de réduire le nombre de pages ou de volumes : s’il est indispensable pour les documents ou ouvrages papier, son utilisation en informatique est moins stratégique puisque les formats numériques ne sont pas limités en nombre de caractères.

Pourtant lire en braille abrégé, même sur un ordinateur, permet de lire plus vite en accédant à davantage de mots sur le même espace. Encore faut-il que les personnes aveugles aient la possibilité et la volonté de l’apprendre, ce qui semble être moins le cas chez les plus jeunes aujourd’hui.

Malgré cela, il est à espérer que la pratique du braille perdure et soit maintenue grâce aux solutions proposées par Anne Chotin et Nathalie Lewi-Dumont : en effet, l’utilisation du braille est synonyme d’accès à l’écrit et d’indépendance pour les personnes aveugles braillistes.

À ce sujet, ne manquez pas le témoignage de notre collègue Sylvie Duchateau à propos de l’utilité de l’écriture braille dans sa vie.

Plage braille
La plage braille numérique dont Sylvie se sert au quotidien chez Access42.

Ressources

Notes

[1Institut national supérieur de formation et de recherche pour l’éducation des jeunes handicapés et les enseignements adaptés