Conférence « Inclusion numérique et accessibilité », une occasion ratée

Le premier salon des professionnels des solutions IT pour les administrations publiques, AP Connect, s’est tenu les 7 et 8 février derniers à l’espace Champerret.

Je tenais à revenir sur la conférence inaugurale, intitulée de manière très prometteuse « Inclusion numérique et accessibilité », et qui s’est malheureusement contentée de survoler les problématiques rencontrées par les personnes handicapées face au numérique.

Vous pouvez retrouver la vidéo de cette conférence en ligne.

Quand le rêve devient réalité

Pour un professionnel comme moi, engagé depuis 17 ans dans un domaine où l’impression de vider l’océan à la petite cuillère prédomine, cette conférence sonnait comme une bénédiction.

En effet, même si la situation tend à s’améliorer grâce au formidable travail de la DINSIC, notamment avec la mise à jour du RGAA en 2014, on s’accorde généralement à estimer que moins de 10% des sites web sont entrés dans une démarche de mise aux normes (PDF, 584ko).

Enfin ! On allait parler d’accessibilité numérique à un salon dédié à la transformation numérique de l’administration, rien que ça ! C’était l’évènement à ne pas manquer, la communication que tout le monde attendait.

Les personnes handicapées à peine mentionnées

On pourrait dire, et d’une certaine manière on aurait raison, qu’il y avait maldonne, que le sujet n’était pas du tout l’accessibilité numérique mais bien « l’inclusion numérique et l’accessibilité ». C’est une nuance d’importance en effet.

Après tout, l’animateur avait cadré le débat dès le départ : On va se poser la question de l’inclusion numérique mais au sens extrêmement large de l’inclusion. On ne pouvait pas être plus clair et, effectivement, pour notre domaine ce fut extrême.

Cette conférence a ainsi abordé beaucoup de sujets :

  • les seniors ;
  • les jeunes qui sur-consomment des réseaux sociaux mais peu de services publics numériques ;
  • les populations précaires à qui il faut fournir un accès à internet et de l’accompagnement ;
  • les entreprises qui doivent absolument faire leur transition numérique ;
  • la qualité des services et l’expérience utilisateur, plus particulièrement ce qui se passe avant et après une démarche en ligne ;
  • le parasitisme de certaines sociétés qui vendent des prestations fournies gratuitement par les services en ligne de l’État ;
  • les 40% de la population qui avouent avoir peur des démarches en ligne ;
  • la place des femmes dans le numérique ;
  • les promesses de l’intelligence artificielle ;
  • le besoin de formations aux nouveaux usages du numérique ;
  • les difficultés des auto-entrepreneurs face aux démarches administratives.

Je pense avoir fait le tour si j’ai oublié quelques thèmes secondaires, n’hésitez pas à me le signaler.

L’inclusion de tous les publics et, par effet d’entraînement, l’amélioration de la qualité et de l’expérience utilisateur, c’était bien le sujet de cette conférence. Nous avons entendu parler de beaucoup de choses mais il n’y a eu aucune explication sur la situation des personnes handicapées face au numérique.

Bénédicte Roullier, qui fait un travail formidable et très difficile sur la qualité des services numériques et qui est aussi très impliquée sur le sujet de l’accessibilité numérique, va sauver la conférence grâce à un véritable saut quantique pour passer du sujet de la complexité des démarches administratives pour les autos-entrepreneurs à celui de la sensibilisation à l’accessibilité numérique et au rappel de l’obligation légale.

Finalement, sur une heure et quart de conférence, l’accessibilité numérique aux personnes handicapées a été au centre du débat pendant moins de trois minutes. Comment ne pas être déçu ?

En introduction , l’animateur résume le sujet de la table ronde :
Animateur – [2:23 à 2:43] :
"on va se poser la question de l’inclusion numérique mais au sens extrêmement large de l’inclusion parce qu’il y a des problèmes de handicap, des problèmes de connaissance, des problèmes financiers, des problèmes de langues, des problèmes d’interface et on va essayer de parler de tout ça parce que c’est ce qui bloque parce qu’on peut avoir les meilleurs services du monde si personne n’y va ça n’a aucun intérêt."

Jean Deydier (We TechCare) – [3:33 à 3:44]
" Alors on pense très vite aux personnes âgées, on pense très vite aux gens qui ont un handicap lourd, on peut avoir des zones blanches aussi, et puis il y a des publics qu’on imagine pas, à titre d’exemple les jeunes […]"

Animateur [8:32 à 8:46] en s’adressant à Henri Verdier
"On a parlé des problèmes des population qui sont exclues parce qu’elles sont sénior, qu’elles ont du handicap, mais on a des zones blanches, on a des problèmes (incompréhensible), on a des problèmes de jeunes qui n’utilisent pas les services, qu’elle est la démarche de l’état derrière tout ça ?"

Henri Verdier (DinSic) [8:47 à 8:52]
"Je pense qu’on a commencé à cartographier à plat l’envergure des problèmes, il reste des sujets qui sont justement ceux que traite Bénédicte Roullier, d’abord un service numérique accessible c’est aussi un truc qui est très ergonome (incompréhensible), c’est aussi quand même l’accessibilité, là il y a des handicaps très précis, très clairs où on peut appareiller où on ne peut pas appareiller mais ça c’est la couche plate."

Yann Bonnet (Conseil National du Numérique) - [39:43 à 40:21]
"[…] je pense qu’on pourrais s’appuyer sur un certain nombre de progrès qui sont en train d’arriver en terme d’intelligence artificielle pour que ca devienne un outil pour l’inclusion et je vais parler de trois points. Le premier point c’est qu’on voit un certain nombre d’algorithmes qui peuvent aider un certain nombre de personnes qui ont des handicaps, je pense notamment aux malvoyants où il y a un certain nombre de process, d’algorithme qui ont été mis en place par Facebook qui permettent de décrire des images par exemple, pour les malentendants c’est pareil il y a des dispositifs qui permettent de lire sur les lèvres […]"

Ici l’animateur interrompt l’orateur

Animateur - [40:22 à 40:35]
"Ça veux dire très clairement que soit on utilise son smartphone soit on utilise des lunettes avec une caméra et il est capable de vous dire : bon je suis dans une pièce, il y a 4 personnes, quatre garçons une fille, il y a deux tables, ça décrit la vie donc ça va permettre de leur…"

L’orateur coupe l’animateur et reprend la parole

Yann Bonnet (Conseil National du Numérique) - [40:35 à 40:50]
"Et ça va aider à un certain nombre de personnes qui sont en difficulté et qui ont des handicaps de pouvoir bénéficier de la société numérique qui apporte beaucoup de choses positives".

Bénédicte Rouillier (DinSic) – [1:12:23 à 1:13:02]
"Je voulais juste dire un petit mot au sujet des formations si vous me le permettez puisqu’on parlait des opportunités du numérique, je pense qu’il y a une opportunité pour toutes les administrations de sensibiliser l’ensemble de leur personnel à l’accessibilité numérique, à la fois aux nouveaux arrivants et l’ensemble et à tous les étages des organisations et c’est quelque chose d’extrêmement motivant qui rejoint l’inclusion. De plus c’est une obligation légale depuis 2011 pour tous les services en ligne de l’état d’être conforme au référentiel général d’accessibilité, depuis 2012 pour les collectivités et c’est un sujet qu’il ne faut pas isoler de la qualité, de l’expérience utilisateur et qui apporte énormément."

Animateur - [1:13:03 à 1:13:12]
"Bien sur je pense que tous les acteurs devraient aussi faire en sorte que leur site soit accessible, dans le sens handicap, à tous les citoyens"

Des propos que nous ne connaissons que trop bien

Cette conférence reflète parfaitement les trois réactions que nous rencontrons quotidiennement dans notre métier.

Tout d’abord, chaque fois que les personnes en situation de handicap sont évoquées, c’est pour enchaîner sur un autre sujet. Trois exemples : [...] on pense très vite aux gens qui ont un handicap lourd [...] et puis il y a des publics qu’on imagine pas [...], parce qu’elles sont seniors, qu’elles ont du handicap, mais on a des zones blanches, les acteurs devraient aussi faire en sorte que leur site soit accessible. Ces exemples sont autant d’échos caractéristiques au « oui mais nous avons des priorités » qui ponctuent les premières difficultés lorsqu’elles apparaissent dans un projet.

Ensuite, les intervenants s’en remettent au miracle technologique. L’œil bionique des dernières années est désormais remplacé par l’intelligence artificielle qui va permettre de « décrire la vie » aux personnes aveugles par le biais de lunettes connectées.

Enfin, grand classique, la seule intervention pertinente sur le sujet arrive alors qu’il ne reste que quelques minutes de conférence. Comme lorsque, à quelques jours de la mise en ligne d’un site, on se rend compte que celui-ci doit être accessible.

Quand rendre un site accessible aux personnes handicapées ne suffit pas

Bénédicte Roullier a aussi fait cette remarque particulièrement importante à mes yeux : […] c’est un sujet qu’il ne faut pas isoler de la qualité, de l’expérience utilisateur et qui apporte énormément.

Depuis 15 ans, on nous dit que l’accessibilité est favorable à tous, qu’elle améliore la qualité, l’expérience utilisateur, le référencement, qu’elle permet même de voir les contenus de son smartphone en plein soleil !

Comme si le simple fait de rendre un site accessible aux personnes handicapées ne suffisait pas : il faudrait absolument que ça serve à autre chose.

Ce qui revient, en creux, à dire aux personnes handicapées que, pour qu’on s’occupe d’elles, il faut aussi que ça serve aux autres.

On produit des infographies de « handicap situationnel » qui mettent sur un pied d’égalité la situation d’une femme à qui il manque un bras et celle d’une jeune maman, celle d’une personne sourde et celle d’un barman dans une discothèque, ou encore la situation d’une personne aveugle et celle d’un conducteur distrait.

On nous explique, sans rire, que du point de vue de l’accessibilité numérique, toutes ces situations sont équivalentes, sans même se rendre compte de la violence intolérable de telles comparaisons et de leurs conséquences : puisque c’est la même chose, occupons-nous d’abord de la jeune maman, du barman et des conducteurs distraits, pour le reste on fera aussi en sorte que ça fonctionne, plus tard.

Il en va de même avec l’approche qui consiste à fondre l’accessibilité numérique dans le domaine plus vaste de l’inclusion des publics en difficulté, de la qualité, de la conception universelle. Sur le papier ça se tient, dans la vraie vie c’est autre chose.

On peut vérifier tous les jours sur le terrain cette étrange réaction chimique : quand l’accessibilité numérique aux personnes handicapées est incluse dans un ensemble plus vaste (qualité, expérience utilisateur, inclusion, conception universelle), elle finit généralement par se dissoudre ou se réduire à un précipité de bonnes intentions.

Retour au réel

Cette conférence m’ancre définitivement dans l’idée qui est au cœur du travail que nous menons chez Access42.

L’accessibilité numérique aux personnes handicapées n’est pas un sujet comme un autre.

Il ne s’agit pas d’améliorer la qualité, l’expérience utilisateur ou de répondre à des publics en difficultés, il s’agit de corriger une discrimination et de répondre au droit fondamental de quelques-uns d’entre nous à vivre comme tout le monde.

C’est un combat difficile et nous avons besoin d’un engagement fort, d’une exigence réelle, nous avons besoin que ce sujet existe en tant que tel et ne se retrouve pas noyé dans la masse, comme la dernière roue du carrosse.

Cette conférence en est une démonstration : elle a fait bien pire qu’isoler le sujet de l’accessibilité numérique, elle a poussé les personnes handicapées sous le tapis de l’inclusion.

Et ce n’est pas normal.