Se former à l’accessibilité numérique avec un handicap auditif

9 avril 2019, par Équipe Access42

Organisme de formation référencé au Datadock, Access42 propose des formations dédiées à l’accessibilité numérique. À la suite d’une sollicitation client, nous avons récemment rendu l’une des sessions de notre formation « Développer des sites web accessibles » accessible aux personnes sourdes et malentendantes grâce à la participation de professionnelles de la LPC (Langue Parlée Complétée).

Dans cet article, nous revenons sur cette expérience très enrichissante pour notre équipe, grâce aux témoignages d’Emmanuelle Aboaf, développeuse sourde ayant assisté à la formation, et de la société Isos Accessibilité, service d’accessibilité en LPC.

Pour mieux comprendre comment rendre vos formations – mais aussi vos réunions, événements, etc. – accessibles aux personnes sourdes et malentendantes grâce à la LPC [1], nous avons demandé quelques précisions à Aurélie Bernard et Tina Savouré-Izans de la société Isos Accessibilité que nous remercions chaleureusement.

Mieux comprendre la mise en accessibilité grâce à la LPC

Aurélie, Tina, pouvez-vous nous expliquer ce qu’est la LPC ?

LPC signifie Langue française Parlée Complétée.
Même pour une personne sachant lire sur les lèvres, certains sons sont invisibles sur les lèvres (comme le « r »), d’autres sont identiques (« m », « p », « b »), d’autres enfin n’ont pas la même image labiale selon l’articulation du mot dans lequel ils sont employés.
Il était nécessaire de lever ces ambiguïtés pour les personnes sourdes ou malentendantes lisant sur les lèvres. Un code phonétique a donc été inventé aux États-Unis dans les années 1970. Le Cued Speech est né, puis le code LPC (son adaptation française).

En quoi consiste le métier de codeur ou codeuse LPC ?

On appelle codeur LPC le professionnel intervenant auprès de personnes sourdes utilisant la LPC. En répétant le discours, le codeur LPC place sa main auprès de son visage et, grâce à un système de gestes, appelés « clés », il code phonétiquement le discours. Il apporte ainsi un complément aux mouvements des lèvres. Ainsi, tout le discours est rendu visible.

Comment procédez-vous pour adapter des formations ?

Lorsque des personnes sourdes utilisant la LPC font appel à nos services pour des réunions, des formations, nous nous rendons sur place et nous plaçons en face de la personne sourde.
Nous souhaitons toujours connaître le thème, car cela nous permet de nous mettre dans la dynamique de la formation. Ensuite, nous retransmettons simultanément et fidèlement tout l’environnement sonore. Ainsi, les propos du formateur, des stagiaires, des éventuelles vidéos, etc. sont rendus accessibles. Il n’y a donc aucune adaptation, mais plutôt une retransmission du contenu.

Est-ce que vous sentez qu’il y a une demande croissante pour plus d’accessibilité des formations de manière générale ?

Notre structure existe depuis bientôt 7 ans dans ce domaine précis de l’accessibilité professionnelle. Nous constatons que les entreprises pensent à tort qu’il est compliqué de rendre accessibles des formations et parfois ne perçoivent pas l’intérêt. Cependant, lorsqu’elles expérimentent une première fois l’accessibilité, sur demande de la personne sourde ou selon l’importance de la formation, les entreprises comprennent qu’il est aisé de la rendre accessible. Par la même occasion, elles comprennent le réel intérêt pour leur(s) salarié(s) sourd(s). En effet, le fait de recevoir l’intégralité du contenu permet à la personne sourde utilisant la LPC de pouvoir interagir sur place, poser des questions pertinentes et s’approprier entièrement la formation tout comme ses collègues.
À noter que c’est aussi grâce aux formations accessibles que des salariés peuvent parfois monter en compétences et évoluer dans leurs métiers.


Ce sont finalement deux stagiaires, sur les 6 participants à cette formation, qui ont bénéficié de l’accompagnement par ces professionnelles de la LPC. Le témoignage d’Emmanuelle Aboaf ci-après permet de comprendre l’importance de ces adaptations pour les personnes en situation de handicap auditif. L’accès à la formation professionnelle est crucial, à la fois pour l’employabilité et les évolutions de carrière.

Témoignage d’Emmanuelle Aboaf

Emmanuelle, en tant que développeuse, pouvez-vous nous expliquer les principales difficultés que vous rencontrez dans votre vie professionnelle ?

Après l’école, j’ai été tout de suite embauchée dans une grande entreprise et en CDI. C’était une grande fierté et je me disais qu’on allait me former et me permettre d’évoluer. J’ai vite déchanté. Sans formation, on m’a envoyée en mission en banlieue, dans un endroit mal desservi par les transports publics et très loin de chez moi. Pendant 6 mois, les transports m’ont épuisée et m’ont fait perdre l’enthousiasme que j’avais à mes débuts. Puis une fois la mission finie, je n’avais pas de nouvelles missions. On m’a mise en intercontrat et on ne me formait toujours pas. Plus tard, j’ai réalisé qu’on m’avait mise au placard et qu’on m’avait embauchée pour le quota d’embauche de personnes handicapées. Forte de ce constat, j’ai démissionné !

Depuis 6 ans, je suis chez GoooD, une entreprise qui réalise des projets informatiques pour des clients. On m’a formée et grâce à la bienveillance de mes collègues, j’ai grandi professionnellement et personnellement. J’ai la chance de bénéficier systématiquement d’une codeuse LPC aux réunions et séminaires.

Aujourd’hui, je fais face aux défis technologiques, car mes collègues font du télétravail. On essaie de trouver la meilleure solution pour que je puisse les comprendre par écran interposé. L’image et le son ne sont pas forcément de bonne qualité, du coup, cela m’empêche de lire correctement sur les lèvres et/ou d’entendre ce qu’ils disent. Il existe des solutions techniques, comme le sous-titrage avec la reconnaissance vocale, mais ce n’est pas encore parfait à cause des termes très techniques ou franco-anglais.

Que vous ont apporté la formation et la certification Access42 dans votre parcours professionnel ?

Une grande fierté et beaucoup de confiance en moi ! C’était ma première formation professionnelle et accessible en plus. Je remercie infiniment Access42 d’avoir financé une codeuse LPC à la formation et nous étions deux de différentes entreprises à en bénéficier.

Sur la partie accessibilité de la formation, je me suis remise en question. Après cette formation, j’ai demandé à mon entreprise si elle pouvait financer l’accessibilité dans les formations que je demandais et à ma grande surprise, ce fut un « Mais bien sûr ! ». Pourquoi je n’ai pas osé plus tôt ?

Une idée m’est venue. Pourquoi ne pas mettre en place une formation accessible et solidaire ? J’entends par là qu’on pourrait être plusieurs à vouloir la même formation et on pourrait mettre en place l’accessibilité pour que nous soyons plusieurs à en bénéficier plutôt que chacun de notre côté.

Quant à la certification, c’était une grande fierté ! J’ai appris beaucoup de choses pendant cette formation et le fait que j’ai été certifiée me prouve que j’ai compris et que je peux mettre mes compétences et mes connaissances au service de l’équipe. Nous avions un client qui avait demandé à ce que ses deux sites soient accessibles et j’ai pu mettre à profit ce que je savais. J’ai également sensibilisé mes collègues. Je continue à être en veille sur l’accessibilité numérique et je n’hésite pas à poser des questions aux experts sur Twitter.

Ma prochaine étape est de passer la formation et une certification Opquast en ligne qui m’est également accessible puisque ses vidéos sont sous-titrées. On ne m’arrête plus !

Globalement, trouvez-vous que les formations dans le domaine du numérique sont accessibles aux personnes sourdes et malentendantes ?

Quel que soit le secteur d’activité, très peu de formations professionnelles sont accessibles aux personnes sourdes et malentendantes. Nous sommes face à une double problématique :

  • beaucoup d’entre nous n’osent pas demander de formations, car nous savons qu’en plus du coût de la formation, il y a aussi le coût de la prise en charge de l’interprète LSF, du codeur LPC ou du scribe. On a ce doute de se dire : « On nous a embauché. On demande un interprète pour nos réunions, mais si on demande encore un interprète en plus de la formation, on va, à terme, leur coûter cher ». Très peu de gens le savent, mais le coût de l’accessibilité est pris en charge par l’AGEFIPH ou le FIPHFP ;
  • les entreprises ne proposent pas des solutions d’accessibilité dans les formations à leurs employés handicapés, du coup ceux-ci sont isolés et n’ont pas de possibilité d’évolutions. Il faut également les sensibiliser sur cet aspect-là. Même les personnes handicapées peuvent avoir des perspectives d’évolutions ! L’embauche ne suffit plus.

Dans le domaine du numérique, très peu de conférences sont accessibles à part, à ma connaissance, Paris Web et MiXiT. Chaque année, je vais à Paris Web sans hésitation et en 2018, nous avons eu un record d’affluence de personnes sourdes professionnelles du web : une dizaine d’entre elles sont venues et toutes disent « Je reviens l’année prochaine et j’emmène mes camarades sourds ». La conférence Paris Web est un grand exemple à suivre puisqu’elle est accessible à toutes les personnes handicapées. Cette année, je me rends pour la première fois à MiXiT, une conférence lyonnaise qui met en place des transcriptions écrites en temps réel pour les professionnels sourds du Web. J’ai hâte !

Pour aller plus loin

Envie d’en savoir plus sur nos formations à l’accessibilité numérique ? Consultez notre catalogue. Les prochaines sessions de notre formation certifiante « Développer des sites web accessibles » se dérouleront du 1er au 3 avril et du 24 au 26 juin prochains.
Besoin d’une mise en accessibilité spécifique pour suivre l’une de nos formations ? N’hésitez pas à nous contacter par email ou par téléphone (au 09.72.45.06.14), nous serons ravis d’échanger avec vous.

Notes

[1Attention, dans le cas des handicaps auditifs, les besoins peuvent varier selon les personnes (LPC, LSF, vélotypie, etc.).