Interview de Sophie Schuermans, experte accessibilité numérique chez AnySurfer (Belgique)

25 juillet, par Équipe Access42

Pour célébrer la publication de la traduction officielle en français des WCAG 2.1, la norme internationale d’accessibilité numérique, nous avons souhaité donner la parole au comité de relecture et de validation avec qui Access42 a travaillé pour traduire la célèbre spécification du W3C.

Aujourd’hui, faisons plus ample connaissance avec Sophie Schuermans, experte accessibilité numérique pour l’association Anysurfer en Belgique.

Access42 — Bonjour Sophie ! Pouvez-vous vous présenter s’il vous plaît ?

Sophie Schuermans – Je fais partie de l’équipe AnySurfer depuis 2010. AnySurfer est un projet de l’association Solidarité en Vue. Nous sommes une petite équipe d’experts en accessibilité numérique et notre objectif est de faire progresser l’accessibilité numérique en Belgique. Nous faisons des audits, du conseil et donnons des formations. Nous travaillons en français, néerlandais et anglais.

Avant AnySurfer, je n’avais jamais travaillé dans le monde de l’accessibilité ni du web. Une de mes premières tâches, en tant que seule francophone de l’équipe à l’époque, a été de traduire la checklist AnySurfer que mes collègues venaient de rédiger en néerlandais sur base de WCAG 2.0. C’était une bonne manière d’entrer en contact avec la thématique et de me rendre compte que j’avais beaucoup à apprendre.

J’ai rapidement été mise à contribution pour faire des audits, donner des formations et conseiller nos clients francophones. Ce sont toujours mes activités principales aujourd’hui.

Access42 — Quel a été votre parcours avant de rejoindre AnySurfer ?

Sophie Schuermans – Après mes études d’ingénieur civil en électricité, en 1996, j’ai tout de suite commencé à travailler chez American Management Systems comme analyste-programmeuse. J’ai fait du développement en COBOL et Visual C++ pour des opérateurs de téléphonie mobile pendant quelques années. Ensuite, je suis passée à des profils moins techniques : business analyst, product manager, etc. J’aimais bien programmer, mais je préférais comprendre les besoins des clients et réfléchir à des solutions.

J’appréciais beaucoup de travailler dans un environnement international, avec des collègues dont j’ai énormément appris. Mais au bout d’une dizaine d’années, j’avais envie de changement et besoin de retrouver un sens à mon travail. Le secteur de la formation me tentait.

Je connaissais aussi AnySurfer depuis plusieurs années, grâce à un proche. Par hasard, un poste s’est libéré dans cette structure à cette période-là. J’ai tout de suite postulé ! J’étais attirée par la finalité d’un travail dédié à l’accessibilité numérique, qui est de rendre le web utilisable par tout le monde. De plus, j’aimais bien le fait qu’il y ait un aspect technique ainsi qu’un côté plus humain.

Enfin, faire partie d’une petite structure allait me permettre de porter plusieurs casquettes et de prendre part aux décisions. Heureusement pour moi, mes futurs collègues ont cru en mon potentiel, malgré mon manque d’expérience d’alors dans le secteur du web et du handicap.

Access42 — Pourquoi avez-vous souhaité faire partie du groupe de relecture officiel de la traduction des WCAG 2.1 en français ?

Sophie Schuermans – Cela me semblait normal de contribuer un petit peu à l’effort collectif, pour plusieurs raisons.

WCAG est un outil de travail important pour moi puisque c’est ma référence pour les audits et les formations. Il ne se passe presque pas une semaine sans que je retourne relire l’un ou l’autre passage. J’avais d’ailleurs déjà dû traduire et/ou reformuler en français les nouveaux critères de la version 2.1 pour pouvoir les intégrer à nos formations et dans des rapports d’audit. J’avais trouvé l’exercice difficile. Cela va faciliter mon travail de disposer d’une traduction de bonne qualité.

WCAG est parfois difficile à comprendre, même si l’on comprend l’anglais. Pendant la relecture de la traduction, nous avons vu que certaines nuances étaient comprises différemment par différentes personnes. Or, si l’on veut qu’un maximum de monde puisse utiliser WCAG, il faut que ce document soit disponible dans la langue maternelle des lecteurs. Idéalement, il faudrait d’ailleurs aussi que les documents « Comprendre les WCAG » (Understanding WCAG) ainsi que les techniques WCAG soient traduites.

J’avais envie de travailler avec Access42 et avec toutes les personnes qui travaillent dans le domaine de l’accessibilité dans le monde francophone, car les occasions sont plutôt rares. Je savais que ce serait intéressant.

Access42 — Comment la coordination de la traduction par Access42 a-t-elle facilité le travail du comité de relecture ?

Sophie SchuermansAccess42 a réalisé un travail remarquable.

L’équipe avait déjà fait un énorme travail en préparant une première version de la traduction. Il y avait de la structure et du rythme. Sylvie Duchateau nous envoyait des instructions très précises chaque semaine sur ce qu’il fallait relire et les éventuels points à trancher, avec tous les liens nécessaires et les points d’attention éventuels. Les commentaires étaient regroupés par critère de succès dans une issue dans Git. Le groupe de relecture était très dynamique et générait beaucoup de discussions. Sylvie et Audrey Maniez faisaient le tri, récapitulaient les différents points de vue et organisaient un vote quand c’était nécessaire.

Access42 — Pourriez-vous présenter brièvement l’état de l’accessibilité numérique en Belgique ?

Sophie Schuermans – Pour résumer l’état de l’accessibilité numérique en Belgique, je dirais qu’il est encore très insuffisant.

En Belgique, l’accessibilité des sites web n’est actuellement encore obligatoire que dans le service public, depuis la transposition de la directive européenne. Depuis septembre 2020, tous les sites web du service public doivent être accessibles et, depuis juin 2021, cela vaut également pour les applications mobiles.

Mais, dans la pratique, la majorité de ces sites web ne sont pas encore accessibles et la plupart ne remplissent pas l’obligation de publier une déclaration d’accessibilité. Voir l’article du Cawab [1] à ce sujet : État des lieux de l’accessibilité numérique en Belgique.

Le secteur privé n’a pas encore d’obligation légale. Et l’accessibilité des sites du secteur privé est encore insuffisante également.

Chez AnySurfer, nous travaillons maintenant avec les WCAG 2.1 niveau AA (double A) quand nous faisons des rapports d’audit. Dans le passé, AnySurfer avait son propre référentiel, mais avec l’arrivée de la directive européenne et l’évolution de WCAG, cela ne nous a pas semblé judicieux de le maintenir. Nous travaillons donc depuis quelques années directement avec WCAG.

Access42 — Selon vous, la Belgique est-elle en avance ou en retard sur le sujet ? Pourquoi ?

Sophie Schuermans – Je ne sais pas vraiment. L’herbe semble toujours plus verte chez le voisin. Je ne crois pas que la Belgique soit en avance. Nous n’avons eu aucune obligation légale pendant des années. J’ai l’impression que la loi fait avancer les choses dans le bon sens, même si cela va encore trop lentement.

Access42 — Selon vous, que faudrait-il faire évoluer pour que l’accessibilité numérique soit prise en compte de manière systématique et efficace ?

Sophie Schuermans – Je crois que c’est surtout une question de priorités. L’accessibilité doit être considérée comme un critère essentiel et non comme quelque chose à ajouter en option.

Si les personnes qui prennent les décisions et qui allouent les budgets exigent que l’accessibilité fasse partie du cahier des charges, alors le reste suivra plus facilement. Par exemple, les professionnels du web se formeront à l’accessibilité si cela devient une compétence nécessaire pour décrocher des contrats.

Les équipes de communication pourront dédier du temps à se former et allouer du budget pour sous-titrer des vidéos. Les responsables des achats incluront l’accessibilité dans les cahiers des charges et l’accessibilité fera partie des compétences recherchées par les recruteurs.

Mais c’est un peu là que cela coince. Je ne sais pas comment faire pour que l’accessibilité soit considérée comme une priorité. Il devrait suffire de comprendre que l’accessibilité est un droit et qu’elle est indispensable pour que les personnes handicapées puissent participer à la vie en société comme tout le monde.

Si la formation et la sensibilisation ne suffisent pas, alors une obligation légale peut certainement servir de déclencheur.

D’un point de vue technique, il y a aussi un grand travail à faire au niveau des frameworks, CMS et bibliothèques de composants.

Quand on audite des sites web, on a souvent des impressions de déjà-vu. Par exemple, un bouton de menu « hamburger » mal implémenté dans Bootstrap est un obstacle qui va être répliqué dans tous les sites web qui utilisent ce framework. En améliorant l’accessibilité de composants réutilisables, on peut avoir un énorme impact.

L’accessibilité est encore souvent mal comprise. Il est important d’intégrer l’accessibilité dans les parcours de formation, que ce soit en communication, en design ou en développement.

Access42 — Souhaitez-vous ajouter quelque chose, ou passer un message supplémentaire à propos de l’accessibilité numérique ?

Sophie Schuermans – Sans accessibilité, les personnes handicapées se retrouvent plusieurs fois par jour devant des obstacles qui les empêchent de mener leur vie de manière autonome. Ce n’est pas acceptable.

On ne va pas rendre tout le web accessible en quelques semaines ou quelques mois. Mais on peut décider de se former et de ne publier que du contenu accessible à partir d’aujourd’hui.